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François
Dupuy : Le travail n'est plus protecteur ! |
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Le
président de Mercer Delta France, auteur de l'Alchimie du changement, s'inquiète
de la précarisation de l'activité salariale dans l'entreprise. Les cadres
seraient particulièrement affaiblis par la constante sollicitation du client et
la plus que jamais nécessaire coopération managériale. Rencontre.
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Job
Attitude : Dans les pages Tribunes du journal Le monde daté du 11 décembre
2001, vous dénoncez le développement d'une précarité des nantis. Qu'entendez
vous par là ? François
Dupuy : Traditionnellement, lorsqu'on parle de travail précaire, on désigne
les temps partiels, les contrats à durée déterminée, l'outsourcing, en bref, la
fragilité du contrat de travail. Mais aujourd'hui, force est de constater qu'il
existe une précarité dans le travail, au sein même de l'activité professionnelle
et qui touche particulièrement les cadres (ceux qui ont été durant longtemps les
nantis). Je m'explique, pendant des siècles et des siècles le lien salarial avait
comme objectif de déprécariser l'individu. Toutes nos organisations depuis
Taylor, se sont construites pour protéger le salarié. Or aujourd'hui, nous sommes
dans une période, où cette protection vole en éclat. J. A. : Pour quelle
raison ? F. D : Parce que l'entreprise segmentée, c'est
terminé ! Dans une structure en segmentation, chacun était supposé effectuer sa
tache dans son coin et les progrès de l'entreprise venaient de l'addition de ces
efforts. Du fait de ce cloisonnement, le salarié était protégé non seulement,
des aléas de la vie (grâce à son salaire et à la stabilité offerte), mais aussi
de l'environnement et principalement du client, et enfin de ses collègues et autres
collaborateurs. J. A. : Vous dites, protégé du client ?
F. D : Oui, cela n'a rien de surprenant. Ce qui est merveilleux, c'est
quand il n'y a pas de client face à soi. Tout salarié recherche ça ! Plus on gravit
les échelons dans une société, moins on est en contact avec les clients. Prenez
la plus grande entreprise du monde, j'entends l'éducation nationale française
avec ses 1,4 millions de salariés, plus un professeur est qualifié, moins il enseigne.
Moins il passe de temps avec son client, qu'est l'élève. J'ai commencé ma
carrière professionnelle dans l'enseignement comme maître auxiliaire à Argenteuil.
Je travaillais 36 heures par semaine. Mes confrères certifiés travaillaient 17
heures et les agrégés 14h. Ce que l'on recherche, c'est le moins de contact possible
avec le client. | |
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J.
A. : Aujourd'hui, les cadres doivent affronter le client ?
F. D : Oui,
car les organisations se sont toutes restructurées autour de cette notion de client.
Et le mot clef de la réorganisation tournée vers le consommateur, c'est la coopération
car elle seule permet d'améliorer la qualité et de réduire les coûts.
J. A. : De quelle manière ? F. D : C'est simple. Je suis un grand
passionné de football. Ce soir, je veux voir le match Marseille/Lanz mais mon
épouse n'a pas l'intention de regarder ce programme. Il y a deux façons de régler
le problème : soit coopérer c'est à dire se confronter l'un à l'autre, soit équiper
mon logement de deux téléviseurs. Pour éviter ce difficile processus de coopération,
ma seule solution est d'engager des coûts. Or, la concurrence mondiale incite
à diminuer ces coûts. Donc la coopération s'impose. J. A. : Pour vous,
c'est une nouvelle protection qui saute ? F. D : Oui, celle contre
ses propres collègues. Les managers demandent de coopérer comme si cela était
naturel. Mais spontanément, nous haïssons la coopération. Collaborer, cela revient
à conjuguer des logiques divergentes. Moi je forme environ mille cadres par an.
A ceux qui m'avouent qu'ils ont du mal à coopérer, je leur réponds que c'est plutôt
bon signe. Cela signifie qu'ils sont normaux. Aujourd'hui, le cadre est complètement
à poil. Il a bossé pour atteindre une situation de confort, lui permettant
d'éviter la souffrance physique des porteurs de ballots, et il se retrouve précarisé
dans sa relation à l'autre et face au client. | |
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J. A. : Quelles conséquences a cette précarisation pour
l'entreprise ? F.
D : C'est un véritable danger qui est encore trop sous-estimé par les directions.
Les cadres sont de plus en plus détachés de leurs missions et de moins en mois
fidèles à leur entreprise. Elle n'est plus considérée comme une communauté dans
laquelle on s'épanouit. Leur fuite vers les start up était un symptôme de cette
maladie. Pour autant, les dirigeants ne réagissent pas. La seule chose qui
pourrait les pousser à l'action, ce serait une tension durable sur le marché de
l'emploi comme on l'a connue lors de la reprise économique de 1995/2000. Mais
la seule réponse qu'ils ont su apporter à ce moment, était celle de l'argent avec
les stock options. Ce n'était pas la solution, d'autant plus qu'aujourd'hui avec
l'effondrement boursier nombre de cadres se retrouvent lésés. La vraie réponse,
elle est dans la protection de ses collaborateurs. L'entreprise doit protéger
ses salariés, c'est le seul moyen pour elle de se réconcilier avec eux.
J. A. : Comment ? F. D : En proposant un travail formateur à ses
cadres. Cela signifie développer leur employabilité puisqu'on ne peut plus leur
offrir de stabilité dans leur poste. Il faut leur donner des formations qui ne
les enferment pas dans une spécialisation à outrance et qu'ils pourront faire
valoir ailleurs. Quelques rares entreprises l'ont compris ; comme L'Oréal. La
société de cosmétique a développé une gestion des Ressources humaines très individualisée.
Elle a su devenir une entreprise apprenante. J. A. : Du côté des cadres,
comment peuvent ils répondre à cette instabilité ? F. D : Je crois,
comme Peter Drucker, que ceux qui s'en sortiront, ce sont les knowledge workers.
C'est à dire les personnes qui auront acquis dans leur travail une autonomie.
Ils auront ainsi une précarité sous contrôle. J. A. : Mais cela n'élimine
pas cette précarité ? F. D : Non, nullement.
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| | | propos
recueillis par Emmanuel Maistre | |